Rocco et ses frères

Racontant l’installation à Milan d’une mère et de ses cinq fils originaires du Sud pendant la crise, Rocco et ses frères est une fresque de plus de 3h proposée par Luchino Visconti.

Ça commence avec espoir. De la neige, et c’est le rêve, une salle de boxe, et c’est l’avenir. La débrouillardise se taille un chemin dans cette grande ville et, pour l’instant, Rocco n’est qu’un frère parmi les autres. Le film se structure ainsi : une partie pour chaque frère annoncée par un intertitre contenant son nom. D’abord, la caméra de Visconti suit humblement les occupations de chacun des frères. Ils se croisent, ramène des filles à la maison et se rejoignent dans une salle de boxe où s’entraîne déjà l’un deux.

Mais très vite, le film rappelle au spectateur l’asymétrie entre une ville riche et une famille qui fuit la crise en imposant discrètement le besoin d’argent et donc de travail des fils. Tout au long du film, jusque dans son intrigue finale, l’argent ne cessera de presser et de diviser, d’obséder et de détruire.

Au coeur de ce drame sociale, c’est pourtant la famille qui va devenir le pilier narratif. D’abord unie, bien que l’un des frères ne soit en froid avec sa mère pour des raisons de conflits familiaux avec sa femme, la famille va connaître une terrible mise à l’épreuve, celle de la fragmentation. Ses membres qui s’entrechoquent et ne font plus un, les conflits, la passion. Visconti filme tout cela dans un noir et blanc très soigné, sans appuyer sa mise en scène. Peu à peu, le climat se dérègle.

Quand Simone tombe amoureux d’une prostitué, Nadia, qui se moque quelque peu de lui, sa passion envahit l’espace du film, elle devient le sujet de l’image, les actions de Simone s’y rapportent, les conséquences sur sa famille aussi. Mais plus tard, vient le drame quand son jeune frère Rocco tombe fou d’un amour réciproque envers cette jeune femme. La flamme de la passion va alors consumer les liens fraternels et le tissu familial va, petit à petit, s’approcher de la rupture.

Le conflit est évident, inévitable. progressivement, Rocco et Simone deviennent les vrais sujets du film. La mère, elle, s’agite entres ses fils pour tenter de les rattacher.

Alors une succession de drames, les destins opposés de Simone, perdu et de Rocco, fort et sensé, vont s’imposer comme les lignes narratives au milieu desquelles se trouvent, amour, famille et argent. Captant par son magnétisme mutique toute l’attention de l’image par un simple regard, Alain Delon (Rocco) marque déjà un contraste avec Renato Salvatori (Simone) qui, lui, occupe le cadre à l’aide de sa silhouette imposante. L’un tente de prendre la place en se grandissant, mais l’autre attire toujours par sa fougue et sa beauté. Tragédie d’une justesse remarquable, le film de Visconti rappelle à une situation intime, déchirante et pourtant si commune, celle de la famille explosée par les conflits. Elle était le cocon, le pilier, elle n’est plus qu’une préoccupation inconciliable avec ces vies variées. S’est installé ce parallèle, ces destins opposés portés par des événement liés, et se dessine la différence de caractère constituante des deux hommes. Le monde s’écoule pour cette mère de famille bienveillante et aimante. Rocco devient une oeuvre d’une tristesse infinie en cela qu’elle nous ramène à nos racines, nous rappelle la fragilité des liens qui sont pourtant les plus forts. Ces liens que le sang perpétue sont sensibles aux amours, sujets aux ruptures. Pour le mettre en scène, Visconti isole parfois des visages en captant l’émotion de ses acteurs, souligner l’horreur par les cris et les pleurs, mais il reste en retrait avec un respect et une humilité communicative. Sa caméra ne doit pas trop interférer dans cette vie, sa déférence envers son récit et ses personnages est magnifique.

L’autre coup de maître du film, c’est de masquer ces structures superbement pensées en n’imposant pas l’intrigue au spectateur qui se verrait extérieur au récit, il le soumet aux douleurs de cette famille, lui rappelle, par l’humanité de son cinéma, qu’il pourrait se trouver à la place de l’une de ces personnes. Les sensations, les déchirures représentées sont universelles et donc, celui ou celle qui regarde Rocco et ses frères assiste impuissant à la déconstruction du cercle familial, sans oublier qu’il pourrait en être victime.

Enfin, le final de l’oeuvre libère tous les non-dits, démontre tous le déni et offre une explosion de passion bouleversante. Que restera-t-il du coeur et du sang de ces gens au plus jeune des frères, cet enfant emporté par la tempête des oppositions et, qui marche, impuissant, lui-aussi, face à la discorde.

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