La condition humaine

« C’est beau comme une cathédrale! » s’exclamait Thomas Baurez dans une vidéo publiée par L’Express lors de la sortie en salles du dernier film de Bela Tarr, Le Cheval de Turin.

Et quelle cathédrale. Immense citadelle bâtie de pierre froide et dans laquelle le vent froid noie l’atmosphère froide, toute encerclée de ténèbres. Dedans, le silence absolu résonne comme un chant mystique et les courants d’airs fuyant dans les hauts couloirs se font la voix puissante de ce mutisme éloquent.

Entre le noir et le blanc, respectivement la terre et le ciel, au centre de la dichotomie, il y a l’Homme qui, tel un pont tend à toucher les cieux mais ne peut se détacher de la surface. Les pas lourds des travailleurs, douloureux gestes paysans, révèlent la triste condition humaine, condamnée à l’ancrage au sol, forcée de guetter le ciel tout en se nourrissant de la terre. Ainsi, les personnages du film de Bela Tarr mangent-ils des pommes de terre et labourent de leurs pas (ou de ceux de leur fameux cheval qui, très tôt, refuse le travail et s’abandonne à la désillusion) le terrain sec et inflexible. Cette activité quotidienne, terriblement banale mais ô combien épuisante se joue entre les frontières d’un monde clos, cerclé de collines que nous, spectateurs, ne dépasserons pas. Cette barrière, de terre donc, ne nous est présentée que via un même cadre qui se répète tout au long du film, comme si, tels les personnages scrutant cet horizon depuis la même fenêtre, nous étions attachés à ce microcosme, véritable espace-monde. Ce plan unique et récurrent se trouve quant à lui empli de symboles et de mystères, affirmant l’opposition des deux plus fortes nuances de gris comme une lutte entre l’air et la terre, et proposant cet arbre planté entre les deux comme l’humain, le vivant, ce gratte-ciel primitif et immobile, enfoui dans le sol. Autour de l’espace filmique superbement posé et investi par les lents plans-séquences du cinéaste hongrois, rien que l’ombre. Les personnages, une fois au loin, n’étant que de noires silhouettes prêtes à s’évanouir. Et cette glaciale obscurité annoncée par le vent incessant, n’aura de cesse, tout le long, de se rapprocher de ce fermier et de sa fille, de les guetter tel un loup omniprésent. Progressant ainsi dans les bourrasques infernales, les deux protagonistes offrent leur lutte comme métaphore de la condition humaine, luttant contre la tempête, dans un but incompris mais perpétué, mouvement terrestre éternel et vain. Les hommes, ici, ont été abandonnés.

Isolement volontairement évocateur de l’universelle vie des êtres, aspirant à la grâce mais confrontés à la nature (faisant écho au Tree of Life de Malick), l’univers créé par Bela Tarr s’impose comme une poétique du travail, représenté dans sa longueur, dans sa lenteur et dans sa répétition insensée. Il faut travailler pour vivre et vivre pour travailler.

Découpé en 6 jours, le septième, la bible impose le repos (Bela Tarr semble radical dans sa volonté de représenter le travail), le récit se clôt dans un plan fixe symétrique dans lequel, de chaque côté de la table, le père et la fille scrutent la pomme de terre dans leur assiette. La veille, les bougies se sont éteintes, impossible de les rallumer, l’obscurité à gagné. Dans le cadre, toute la pièce apparaît. comme un corps noir homogène, et les deux personnages son voûtés, résignés tels le cheval devant les efforts perdus dans le vent. Le temps s’allonge, encore, ce tissu unique et indifféré, il emprisonne, tout comme les ombres, les deux humains battus, vivants mais morts.

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