Tenet, cinéma de glace(s)

Nous voyons, chez Nolan, plein de vitres recouvrant des immeubles réfléchissants et bleus. Noires dans Batman, plus bleutées dans Inception, ces infrastructures de verre que les affiches de Tenet laissaient entrevoir s’avèrent en réalité très bien représenter le cinéma de Christopher Nolan. Nulle volonté ici, d’oublier quelques astuces intrigantes d’Inception, de réfuter quelques vertiges provoqués pas Interstellar. Cependant, si son ambition et son travail de « magicien de la structure » attaché à l’authenticité de la pellicule nous enchantent, il est vrai que chez Nolan, se dégageait déjà un manque cruel de puissance cinématographique au sens où l’identité découlant du film projeté devant nous paraissait souvent subordonné à l’amusement procuré par le maniement des structures, des temporalités et des effets. C’était certes efficace, mais toujours quelque peu froid, voire même inanimé. Avec Tenet, le cinéaste touche au paroxysme de certains éléments qui le définissaient, et malheureusement pour nous, ce sont bien loins d’être les plus réjouissants.

Pour en revenir à la vitre donc, et pour commencer sans prendre de gants, Tenet est un film qui, dès ses premières secondes, se revendique de Nolan, mais non pas comme un nouveau prototype de manifestation de la stylistique Nolan, plutôt comme une caricature, une fausse signature, celle qui consiste à jeter, sur des images aux tons grisâtres, des instants d’agitation appuyés par un son jouant de basses surpuissantes, trop puissantes, presque mal réglées tant tout au long du film elles masqueront le travail sonore effectué. Dès lors, la vitre semble avoir été déposée devant le film, vu comme un reflet fondu de son Inception et de son Dunkerque (sans jamais faire dans la redite certes) totalement dépourvu de tangibilité, froid et dur, et que Christopher Nolan promet de faire vibrer à coups d’explosions sonores assurément surjouées. Ainsi, la premières séquence commence-t-elle dans l’agitation et dévoile le visage du protagoniste interprété par John David Washington. Visage froid lui aussi, comme déconnecté de l’action mais bien intégré au tissu du film par sa surface glaciale. Et l’exploit de cette première séquence, c’est de parvenir à la fois à dire toute la fadeur de l’esthétique et toute l’opacité annoncée du propos. Les codes, les allusions volontairement obscures… dessinent en effet un jeu de pistes à venir, un puzzle XXL et en mouvement, au rythme effréné, et qu’il faudra reconstituer l’aide des explications lourdes mais, contrairement à celles de ses autres films, toujours opaques. Ainsi, on regrettera que Christopher Nolan ne nous laisse volontairement à l’écart, comme pour appuyer sur la complexité de son film. Mais comment donner de la vie et de l’intérêt à ce jeu de pistes tout en en déconnectant le protagoniste. Il faudra donc, pour Nolan, jouer de caches-misère, s’adonner à la vitesse excessive, jouer des effets visuels accrocheurs pour maintenir en éveil un spectateur perdu et assistant à un naufrage impensable, un naufrage esthétique et thématique justifié par la « richesse » du film. Or, il est admirable pour artiste que de brouiller la compréhension du spectateur pour en tirer un sentiment d’errance, un lyrisme improbable, une fascination pour la reconstruction ou une volonté du laisser-aller. Mais ici, nulle fulgurance artistique, nulle effervescence de sublime, nulle manifestation de grâce, seulement la rigidité d’un cinéma se perdant dans ses propres limbes.

Mais jouons donc au jeu proposé et analysons non pas la cartographie mais bien la substance de ce labyrinthe. Au coeur de cette intrigue politico-romantique qui paraît d’ailleurs inachevée tant la gravité de ses implications semble ne jamais correspondre avec les réactions provoquées, il y a tout un système complexe de pistes et de clés, de concepts et de paradoxes. Une masse dense et effectivement très complexe dans sa représentation (et qui d’ailleurs n’amènera peut-être qu’une séquence vraiment bluffante, celle du changement de sens du protagoniste) et sur laquelle semble reposer tout le film. Mais Nolan, soucieux, malgré le fait qu’il veuille nous émerveiller en nous perdant, de tout de même nous accrocher en dévoilant les conséquences possibles de ce mécanisme qui, lui, nous restera obscur, appuie en soulignant, de manière moins grossière que prévue en apparence, tous les risques, toutes les possibilités qui se dessinent. Ainsi, nous avons le sentiment de ne rien comprendre, tout en sachant exactement ce qui peut arriver. Et les actions mises en oeuvres pour résoudre l’énigme, pour achever la mission, nous resteront toujours insondables, ce qui aura l’effet très triste de nous proposer d’assister à la résolution d’un problème que nous ne saisissons pas en nous montrant une stratégie que nous de comprenons pas non plus, pour répondre à des risques que nous imaginons trop. Le spectateur de Tenet se voit face à une tension sans être capable de distinguer dans quel sens elle progresse et ce, jusqu’à la scène de la mine où il est tout bonnement impossible de saisir, non pas l’enjeu, mais la teneur de ce qui se déroule. Cet incompréhension n’est donc pas un fantasme, une énigme qui s’offre à nous ou une grâce dont on ne saisirait que des idées par signes, mais bien tout un système, formidablement mis en place, mais horriblement retranscrit.

Finalement, on regrettera même que l’action, dénuée de tension, en soit tout autant défaite de direction du fait d’un découpage catastrophique et illisible, présentant une sorte d’affrontement terrestre à la Starship Troopers sans adversaire Alien, sans adversaire identifiable d’ailleurs, sans même qu’il soit possible d’identifier le danger, d’où il viendrait et comment les personnages y répondent. Une nouvelle confirmation que l’emballement chez Nolan s’accompagne d’un foulli narratif qui met encore plus à distance celui qui regarde de ce qu’il regarde. Le problème n’est donc plus d’essayer de comprendre, mais d’essayer de comprendre ce que l’on essaye de comprendre ou plutôt, d’essayer de nous y positionner, à défaut d’un vrai point de vue mis en place par l’auteur.

Tenet n’est ainsi pas un film de surfaces mais un film en surface, une surface lisse et vitreuse, car la finalité du concept chez Nolan, c’est le concept lui-même.

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