I’m thinking of ending things

Sous la neige, ou plutôt au travers, deux phares, comme deux individus, franchissent le blizzard. Liés l’un à l’autre par cette carcasse lancée au coeur du vent, cette résistance au froid qu’est la voiture. Ce sera, dans I’m thinking of ending things, tout le propos développé par le metteur en scène et scénariste Charlie Kaufman. Il faut s’éclairer dans la tempête, s’unir dans l’esprit, se comprendre, s’aimer. Ce couple écrit par Kaufman, traversant le moment rude de la présentation des beaux parents (c’est l’homme qui présente ses parents), plonge alors au plus profond de la nuit de la conscience. Exploration des méandres de la mémoire, le film se veut une succession d’escales, comme autant d’étapes de l’apprentissage de l’autre, et autant de puits à traumas déformés et symbolisés, cristallisés dans les lieux définis et repérables de l’enfance : la maison familliale, avec ce qu’elle regorge de souvenirs hantés et d’images, le magasin de glace, comme une escale, et le lycée, le lieu de l’abandon de l’enfance et, paradoxalement, celui auquel elle semble plus que tout se rattacher.

Le personnage comme espace

Nous sommes immergés dans le film par l’intermédiaire de Cindy. Très tôt, dès l’ouverture, nous plongeons dans son esprit par le biais de pensées révélées en voix off. Pourtant, déjà, quelque chose intrigue, nous doutons d’être les seuls à pouvoir entendre ces pensées, et ainsi le tissu du film, sa diégèse incertaine, se recouvre-t-elle d’étrangeté et de potentialité suspendue, devenant un lieu d’enquête, un lieu de mystère de l’esprit dans lequel il est permis de douter de tout autant que d’y chercher un sens. Jeune femme dépressive, résolument brillante, Cindy est en réalité l’explorateur, au même titre que le spectateur qui, comme en fusion avec elle, assiste à l’évolution de sa psyché par la découverte en profondeur de celle de Jake, son petit ami. Ainsi, l’espace est explosé, désintégré plutôt, laissant place à l’espace mental projeté comme un nouveau milieu tangible. L’essentiel, est de comprendre que ce lieu défait de toute palpabilité, n’en est pas moins chargé de potentielles répercussions. Cindy, lassée de son petit ami qu’elle décrit pourtant comme gentil et intelligent, se voit donc confrontée à la profondeur de cette surface qu’elle croyait cerner. I’m thinking of ending things, c’est faire le chemin ensemble de l’intérieur de l’être jusqu’à l’unification des esprits. La morbide ferme où vivent les étranges parents de Jake se transforme alors très vite en retour cauchemardesque du deuil enfoui, de la honte, de la gêne, du remord. Parvenant à associer sa fabrication chaude mais bâtarde (construite comme une assemblage d’influences plus ou moins intégrées, plus ou moins utiles) à des évocations à sonder, à ressentir et à relier comme un puzzle psychologique, Charlie Kaufman propose une oeuvre parcourue d’intensité dissimulée et de sincérité.

Le cinéma comme expression

Au contraire du Miroir, d’Andrei Tarkovski, qui, lui aussi, semble sonder les sentiments laissés par l’enfance, par la relation maternelle…, le film de Kaufman assume comme la charpente de sa fabrication, dévoile presque se structure par jaillissements, ne laissant apparaître totalement l’édifice (comme le monde invisible autour de la voiture), mais laissant à la lumière des connaissances du spectateurs de nombreuses influences. L’effet n’est pas à l’association de ces références, plutôt à la fascination pour l’insondable, mais après réflexion se dessine tout le dessein de l’artisanat d’un film d’artiste (et non, aucun paradoxe ici). Plus conscient qu’il n’y paraît, de l’extérieur de son objet, le cinéaste invite à percevoir dans son film des archétypes de cinéma, des effets ressassés, des genres enfouis. Sans y céder, les désamorçant parfois grossièrement, il n’en délaisse pas pour autant toute leur charge symbolique. Autant que des points d’ancrage qui permettent de guider émotionnellement l’explorateur, ils sont une manifestation du cinéma comme expression, un aveu de post-modernisme qui propose de dynamiter le drame de l’intérieur, de l’exposer à des formes et à des stéréotypes s’il le faut, qui servent de route aux protagonistes. Ainsi, si son aspiration est résolument dramatique, Kaufman propose l’horreur comme exorcisme d’un trouble, et la comédie dansante et chantée comme l’union des sensibilités. Schéma auquel on pourra reprocher de nuire à la pureté de l’ensemble, et qui, pourtant, en révèle tout le fondement : l’art, c’est la dépression métamorphosée, c’est la sublimation.

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