Mythologie du crépuscule, The Misfits ou le choc des archétypes.

Sur la plaine, les séries de bourrasques dévissent les chapeaux des têtes des cowboys, c’est un monde isolé, perdu dans les montagnes, un lieu de reclus, un monde cerclé par son propre anéantissement progressant avec le temps. C’est aussi, et avant tout, un monde d’hommes, domptant au lasso leur rapport à la terre, leur rapport à la solitude : être un homme, c’est savoir mourir. « Les cowboys sont les derniers vrais hommes. » déclare ainsi la vielle dame, amie intime du personnage interprété par Marilyn Monroe désignant du regard un Clark Gable endurci par le temps. Alors, s’il est des derniers hommes, il est des replis où s’exaltent les valeurs d’un monde sur la fin, un monde où les jeunes sont déjà vieux, un monde gagné par le vent, et où le vent tourne, peu à peu. Les désaxés de John Huston, c’est avant tout ces hommes déplacés de leur axe sous le regard d’une femme. C’est la rencontre de deux époques qui se séduisent, tour à tour. Fascinés l’un par l’autre, le soleil et la lune, le jour et la nuit se regardent sans se comprendre, l’amour est quelque chose qui s’apprivoise. Assistant aux rituels de ces âmes abandonnées par le temps, Roslyn (Marilyn Monroe, sublime d’une jeunesse éclatante) tremble de peur et de rage devant l’obstination, la dépression… dans un rodéo ou sous les coups d’une bouteille, c’est pourtant là l’aveu d’un monde qui ne veut rien lâcher mais qui sait qu’il a déjà perdu.

Et Huston de scruter les deux flammes qui brillent en même temps à leur paroxysme d’éclat, l’une s’éteignant derrière les montagnes dans un sursaut d’orgueil sublime et dur, l’autre à son zénith, contemplant sa victoire. Mais que ce soit le passé ou l’avenir, le cinéaste trouve de la beauté dans chacune de ces deux incarnations, comme le crépuscule et l’aurore sont deux beautés différentes.

La promesse du réel

C’est alors que surgit le destin tragique d’un film prophétique, où le jeune soleil au mèches blondes et bouclées, toute pulpeuse d’éclat, rejoint le vieux rocher cisaillé par l’expérience. Ensemble, ils tombent et s’évanouissent, retournant à la terre. Clark Gable, fière figure des hommes avalés par l’époque, sommeille désormais au côtés de Marilyn, lui éteint comme un soleil rouge, elle figée dans son éternelle jeunesse. The Misfits, c’est plus que tout, prolongé dans le réel, un film qui incarne le croisement, la rencontre de deux mondes.

Cependant, une légère variation est à noter quant à la fin tracée par le film. Si le couple file dans le désert en laissant derrière lui la tempête, si cet homme et cette femme roulent en direction de la même étoile luisant au loin, s’ils ont embrassé un avenir incertain et un répit apprécié, Gable, rassurant d’assurance, emmène en réalité Monroe vers la solitude, il s’apprête à partir, et lui promet de finir avec elle.

La plus belle séquence du chef d’oeuvre de John Huston, c’est alors la dernière, celle où les hommes retrouvent leurs gestes oubliés pour attraper les mustangs, signe de ce monde à dompter. Seule leur force et leur expérience particulière, seule leur froideur peut venir à bout de cette pure force de vie. Spectacle évidemment choquant pour Marilyn Monroe, incarnant une sensibilité variante, la capture des mustangs consiste en une démonstration de courage qui rappelle l’honnêteté d’un rodéo. Confronté à l’avenir de ses prises, appelées à la mort, Gable regrette ainsi le destin annoncé de ses plus beaux adversaires. Là, les éthiques se croisent, faible face au regarde sublime de son amante, il cède finalement la tradition à une autre réalité : le geste n’est plus pur, si le monde derrière lui le salit (autrefois les mustangs étaient offerts aux enfants par exemple, aujourd’hui, les voilà abattus). Conscient de l’inutilité de sa résistance, le vieux monde s’abandonne et s’éteint, c’est un film crépusculaire au milieu duquel luisent encore les deux flammes sublimes de cette femme et de cet homme, enlacées dans le désert.

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