C’est un film légèrement à part. Son aura, déjà, si l’on ose nommer ainsi la somme des débats qui entoure ce film et le halo de popularité qui en émane, son aura se fonde sur une ambition presque unique : il faut que le film, en une image, révèle presque l’essentiel de son pouvoir plastique. On a souvent parlé, causé serait plus juste, des conditions technologiques du tournage d’Avatar et de ses moyens de diffusion. Le produit de cette entreprise est vite apprécié ; le foisonnement déjà réjouissant du premier film se retrouve amplifié par une profondeur de l’image (due à la technologie Imax) inimaginable pour qui aurait manqué Gemini Man et son ambition voisine. Il n’est pas question de verser dans les mêmes facilités de jugement qu’une large majorité de dits critiques qui veulent décortiquer le film pour en juger séparément le corps et ce qu’ils désigneraient, en religieux du cinéma, comme l’âme du film. Quant au vertige que serait sensé représenter ce monde technologique, je peux assumer cette affirmation : la nouveauté des images d’Avatar sera très vite assimilée par quiconque sait dans quoi il met les pieds. Mais en profondeur, cette surface formelle se trouve aussi balbutiante qu’elle paraît révolutionnaire aux plus inexpérimentés des regards. La forêt de Pandora fournit à James Cameron un riche écosystème plastique, qu’il occupe avec l’impériale maîtrise de l’artiste, mais qu’il ne retrouve presque jamais dans l’océan qui nous semblait être, pourtant, son véritable empire. Sa main de démiurge remue les fonds marins de la planète qu’il est parti pour explorer dans les années à venir mais l’émerveillement devant le décor, qui était l’une des forces du premier film, n’opère pas avec la même intensité et la même constance. Ce n’est pas que cette étendue d’eau soit dénuée d’intérêt mais que l’on ne trouve dans sa profondeur géographique nulle profondeur narrative car le personnage n’interagit jamais assez, ou jamais assez bien avec le décor et les possibilités que laissait entrevoir la densité physique de l’eau. Il demeure que toutes les surfaces organiques que Cameron fait naitre dans le mouvement technologique de modélisation, de la peau aux liquides, apparaissent dans leur prodigieuse réactivité et leur pleine matérialité. Avec ce geste, en parvenant à faire exister des corps et des surfaces vivants dans une physique si admirable, il transcende le handicap que lui imposait, a priori, la plastique du numérique. Quel que soit le jugement porté sur cette œuvre, il paraît évident que James Cameron, comme avec son premier opus, franchit des frontières visuelles, certes plus étroites qu’avant, avec une certaine aisance.
Le scénario, très élaboré, comme l’était celui du premier film, est chargé de sens et de symboles qui tendent à rejoindre un faisceau de mythes esquissés, ravivés ou réinventés. Cette voie de l’eau, conception organique du monde qui répond à une même interprétation, esthétique, des choses, coure le long du film comme une loi narrative, comme le murmure des effets dramatiques que l’intelligence de l’écriture confond volontiers avec la lointaine promesse, le puissant regard d’Eywa. Cette voie de l’eau impose à des êtres, au sein d’une odyssée, une adaptation presque darwinienne. L’on entend alors comment l’âme du monde, cette musique qui se retrouve dans les compositions des Tulkun, les chants (au début et à la fin du film) de Neytiri et le mystère du vivant, l’on entend comment cette âme du monde est au fondement des destins, comment sa main accompagne jusqu’à la complétude des personnages dont l’histoire, finalement, n’est que quête de soi. C’était déjà la grande radicalité du premier film, son audace odysséenne que d’offrir à tous les dieux de cette narration une voie vers l’apaisement de leur intérieure incomplétude. À la fin, ceux que la voie de l’eau laisse intacts ou fait grandir sont ceux qui, avant que d’observer la caresse d’Eywa, cherchaient désespérément ce sens que tout humain devine dans les promesses du monde, dans la mystique et dans l’âme, cette musique. Nos différends en matière d’esthétique et de politique ne doivent en rien nous détourner de ce soudain étonnement qui est le fait des grands moments de l’art. Non pas qu’Avatar, la voie de l’eau, soit en lui-même un grand moment de cette histoire qui nous est chère, mais qu’il y ait, en ses anfractuosités, dans les secousses de son déploiement, une vérité à trouver que les grands artistes pourraient partager avec l’encombrant Cameron. Il n’y a plus de réincarnation du regard et de l’homme, mais une contemplation nouvelle du monde, qui se révèle dans l’altérité et dans la joie sans cesse présente des battements de la vie. Film écologiste, oui. Animiste aussi.
Mais sans le savoir, sans le vouloir, Cameron perpétue malgré lui une antique conception du mythe, intimement liée à une politique que je déplore, et qui ne cessera de se maintenir. Chaque être amené à faire avancer le récit n’est qu’un fils de (fils de chef, de héros, d’ennemi, fils ou fille d’un personnage déjà connu…). Cette aristocratie de la narration s’oppose à la pleine écoute de cette partition qu’est le chant du monde. C’est plutôt le monde traversé par les êtres déjà anoblis de la narration. C’est là un déplorable effet de la dramaturgie contemporaine, hérité des sagas et des séries, que de ne faire vivre que des héros qui étaient déjà des héros avant même que l’oeuvre prenne fin. L’on retire de l’homme sa part d’invention et du mythe sa part d’accomplissement. Et que ces personnages soient présentés, au début du film, comme des descendants inaccomplis de cette lignée de l’histoire ne change que légèrement un problème essentiel de cet ordre. Comme tous ces na’avis tués en arrière plan et qu’aucune image, aucune cérémonie ne semble vouloir commémorer, les privant ainsi, à nos yeux qui sont ceux de la vérité, de la communion avec cet air qui, nous dit-on, est le cycle éternel de toute chose.
La voie de l’eau est aussi la continuation de cette lutte entre les formes organiques et les puissances mécaniques. Les humains, en ce sens, sont comme des hybrides, proches des machines qui leur servent souvent d’exo-squelettes et leur permettent d’avancer dans la forêt luxuriante de Pandora ou de flotter sur ses eaux (et même de devenir, dans une hybridation différente, des éléments de cet univers de formes par le biais des avatars) et aspirant à comprendre ou dépasser ces natifs qui leur semblent imitables par la voie de la biologie mais dont la seule unité réside en cette capacité d’entendre le murmure du vent.
Qu’en est-il alors de ce film, cette conquête, dont les horizons nous semblent, à bien y regarder, abstraits ? Eh bien, si Cameron charge son œuvre d’intenses discours politiques et spirituels, élevant sa substance par tant de joie plastique, il demeure que l’éclat du drame dans le corps épuisé ou triomphant, ou son poids retrouvé dans la défaite ne prennent jamais forme dans cette incarnation qui, finalement, oublie l’ontologique puissance du vrai qui est l’affaire du cinéma. Comment, dès lors, regarder ce film avec d’autres yeux que ceux d’un enfant désabusé, sitôt que les artifices placés entre le tournage et nous sont évacués puisque, sans eux, rien ne subsiste d’autre que les promesses d’un projet. Nous avons vécu ces moments de bravoure avec enthousiasme, mais l’examen critique renvoie vite ce film à son éternelle incomplétude, comme pour rappeler que l’incarnation qu’il cherche à donner à ses protagonistes est (et ce depuis le début du premier film) celle qu’il se cherche en tant qu’objet. La profondeur de ses paysages et leur matière plastique n’y changeront rien, surtout pour le spectateur qui aurait eu le plaisir de découvrir La colline des potences de Delmer Daves et d’y trouver, comme moi, une anticipation de tout ce qu’Avatar, néo-western, entreprend avec son décor. Cette matière du décor, cette substance de l’arrière-plan existaient avant l’Imax, avant la haute définition, et de vrais corps venaient s’y reposer ou s’y brûler, dans une quête qui, moins déclamatoire, trouvait en sa résolution un suprême apaisement devant les forces du monde.
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