Du western américain, le public connaît mieux des auteurs comme John Ford et Howard Hawks. Mais Delmer Daves, tout anonyme qu’il est pour une large part des spectateurs assidus de cinéma contemporain, contemple de haut l’effort produit depuis quelques années pour raviver les braises du genre qui fut le sien. Il en signa pratiquement l’ultime poème avec le magnifique Trois heures dix pour Yuma, film crépusculaire, distinguant la puissance formelle de Daves comme égale voire supérieur à celle d’un John Ford. Si son nom se trouve peu dans les conversations sur le cinéma, et si les récents Hostiles, Comancheria et L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford sont trop peu rapprochés des grandes oeuvres du genre, dont celles de Daves, c’est peut-être avant tout parce que la grande vitalité de ce cinéma du passé tient dans une ampleur esthétique qui ne se retrouve nulle part sinon dans quelque moment d’un film de James Cameron. Nous aimons Delmer Daves comme nous aimons le cinéma, pour sa densité et pour l’univers qu’il représente. Son nom, s’il ne se retrouve à l’affiche d’aucun cinéma, garde sa place en lettres d’or sur notre monument commémoratif des grands hommes de cet art ignoré. Ce réalisateur, que tout rappelle aux silences et aux ombres de Yuma, grava pourtant le marbre le plus éclairé de son domaine d’une griffe sûre et lumineuse. Son style crépusculaire, qu’aucun autre cinéaste ne saurait approfondir, connaît un versant opératique d’une égale dimension, et qui s’incarne dans un chef d’oeuvre indépassable du genre western : La colline des potences.
C’est un film où s’acheminent, dans une marche à l’apparence chaotique (mais à l’organisation parfaite), tous les symboles et les thèmes, vers un final intense, libération d’une chaleur épaisse de cette surface portée à ébullition. Sous l’empire d’un Gary Cooper grave et triste, le lyrisme du film évolue comme un chant. C’est le poème symphonique des passions humaines, de l’avarice et de la violence, qui sont dessinées comme des composantes sourdes des communautés de l’Ouest, gouvernées par cette symbolique potence. Il y a, comme dans John McCabe, son pendant mélancolique, tout un faisceau de signes qui fonde cette communauté : du saloon à la rivière où scintillent les pépites d’or pur. Le tout s’étend sous un soleil perçant au travers de nuages épais, et entourant les conifères qui offrent à l’image, en prolongement de ce ciel noir et or, une matière chargée de l’électricité la plus instable. Splendeur des paysages qui se dévoilent dans une profondeur spectaculaire, comme pour mieux en révéler l’intense foisonnement. Dans cette nature retrouvée, dans ces tensions plastiques l’homme se fait l’acteur du drame ; l’homme en sa plus déplorable brutalité, l’Ouest dans sa mythique violence, cette fois restituée dans sa pleine et vraie mesure, dans le spectacle du saccage.
Ce docteur qui secoue les lieux, agit en contrôlant les forces de ce monde en fusion, mais échoue dès lors que le rattrape la lointaine rumeur du coeur et que l’envahit la fureur humaine. Elle gagne, du plus vil des hommes au plus rigoureux des médecins, chaque membre de la communauté à l’exception d’Elizabeth, figure de pureté comme l’époque n’ose plus en imaginer, et de celle de Rune, qui rachète sa pureté par sa bonté fondamentale, effaçant son péché, le seul qui soit une réponse à une vraie nécessité. Dans ce théâtre, à l’arrière-plan sensible et vibrant, Delmer Daves saisit des moments naturels d’une telle beauté qu’on croirait l’oeuvre tournée vers Dieu. Ce sentiment de présence du monde, de foisonnement du décor, permet le déploiement du plus intense drame des corps, de la plus puissante tension humaine. L’horreur frappe la nature immaculée, l’eau révèle l’or (sujet de la discorde) en se mêlant à la boue, les yeux d’Élizabeth n’embrassent que la fureur virile et masculine. Le final, en ce sens, est une apothéose, et le dernier plan, en plus d’être une libération, cristallise en beauté la rédemption d’un homme par la seule justice qui vaille : celle du coeur. Les êtres purs sont rendus à la pureté, tandis que la mâle obsession des autres se partage un butin de malheur.
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