Mille millions de figurants où cent danseurs et acrobates entourent les ministres d’un état souterrain et souverain, perdu dans le désert. Cette parade circassienne, ce cortège de Sardanapale qui, en un plan, rappelle presque les films historiques de Griffith et le romantisme hollywoodien, son faste et sa gloire, mais quelle gloire ? cette parade est le serment du film, qui veut se raconer dès sa longue introduction : une fête où festivus tente d’épuiser son énergie d’homme libre. C’est en quelque sorte de cette manière que se dévoile le Babylone de Damien Chazelle, qu’Hollywood a doté d’une carte blanche afin qu’il dispose d’un terrain parfaitement libre pour y pratiquer son art. Très vite, sa caméra mobile, aux trajectoires complexes, parcourt un décor majestueux que la foule noie complètement et qui devient le lieu d’une dépravation, d’une orgie où la petite-bourgeoisie du désert répand ses sécrétions les plus infâmes. Et de ces fluides, nous en goûterons tout au long des trois heures du film, où le vomi et l’urine font de marquantes apparitions. Hollywood serait-il né des déjections d’un peuple de monarques sans royaume? Voilà le projet d’un tel film : raconter l’envers du décor, et la naissance de cette machine à produire dont tout jaillit, et qui s’établit sur un vieux désert où rien ne demeurait sinon quelque univers oublié. L’architecture de Babylone, et sa glorieuse carapace dorée, séduiront à coup sûr beaucoup de spectateurs, à qui échappera peut-être toute la pensée politique de l’oeuvre, son être-même, qui se trouve bien loin de la fête et de la gloire. Voyez comme il est cimetière, ce théâtre qui se fait passer pour une synthèse de l’art hollywoodien, avec son luxe de musical, ses souterrains de film noir, ses personnages empruntés à Boulevard du crépuscule, sa poudre d’excès, qui est toute poussière d’étoile. Sur lui, enterrant son secret, repose l’édifice magnifique, l’usine à rêves dit-on, avec ses lettres inévitables, qui jettent leur ombre sur le récit.
Pour tout spectateur qui aurait envers Hollywood une dette d’amour ou une passion, Babylone est un crime, que l’échec commercial ne punira pas. Cet échec, s’il privera peut-être Chazelle d’un nouveau moyen de nuire de grande ampleur, touchera aussi violemment Hollywood que le film lui-même. Jusqu’au bout, le cinéaste aura traîné dans la boue un monde qu’il se délecte de voir s’éteindre. Et son pamphlet grossier, où les clichés les plus affligeants déambulent comme les fantômes d’une vieille victoire, s’il éreinte bien injustement la critique de cinéma, ramenée, comme souvent au cinéma, à sa surface superficielle et imaginaire, mérite bien que les plumes le foudroient. Sa joliesse empruntée, sa photographie banalement chaude, son spectacle de stupre et de fange, où existent même de belles idées de cinéma (comme ce monde-villa qui se tient debout dans le vide d’un désert pauvre), ces oripeaux ne doivent pas détourner notre regard de l’immonde hideur d’un tel film. A-t-on déjà vu un moment comparable de joie de nuire? Cette fête est celle de l’abolition d’Hollywood, l’exhumation de son secret imaginaire : ils ne seraient, ces rêves et ces films, que les émanations d’un monde putride, raciste, mysogine, violent, sociopathe et criminel, où le mépris de classe le dispute à la vanité. Chazelle, qui doit certainement se dire qu’il est un maître du monde, un artisan du rêve, un enfant prodige, regarde de haut un monde de géants, et nous propose, pour seuls cinéastes et acteurs, des imbéciles hystériques et vulgaires. On imagine mal D.W. Griffith pleurant sur un tournage comme un capricieux excentrique, et Raoul Walsh, avant que le parlant ne lui offre sa plus large gloire, dirigeant de manière aussi puérile que cette cinéaste de pacotille qui sert ici de bonne conscience morale. Et Chazelle de poursuivre, et presque de conclure, avec le plan le plus méprisant de l’histoire des studios : ces visages émus de spectateurs rieurs, qui s’opposent aux pleurs d’un personnage en larmes, qui connaît le secret terrible de cette joie. Chazelle sait, pas vous, misérable public qui avez pourtant ri et dansé devant ses films. Ces enfants ravis, cet émerveillement, cette épiphanie de l’image ne seraient que la conséquence d’un crime originel, d’un crime oublié par l’histoire, et enfoui dans le désert. Le vice est poussé si loin que Babylone singe les codes des grands genre hollywoodiens, met en scène des figures archétypiques de l’imaginaire collectif, bref, use d’un monde commun de références et de fantasme pour mieux ravager, de l’intérieur, la grande institution.
Mais nous avons assez éructé, et nous passerons vite sur cette fin (toute personne ayant vu le film sait de quoi nous parlons) où le cinéaste affirme bien à quelle engeance il appartient, qui fait semblant de croire à ce jeu de fumées et de lumières, depuis sa loge post-moderne. Damien Chazelle n’est définitivement pas un cinéaste américain, il est le produit d’une contre-histoire du cinéma apparemment plus raffinée, qui juge depuis sa hauteur morale une Amérique fangeuse, sans regarder ses propres crimes qui tous concourent à l’épuisement du regard et de la joie. À ce faux cauchemar dont les ficelles apparaissent partout, peuplé de cabotins et de mauvais personnages de film parodique, nous préférons l’emphase et le romantisme d’un John Ford, le burlesque de Buster Keaton, « l’aristocratie du coeur » de Raoul Walsh, la sincère noirceur de Boulevard du crépuscule et les larmes du plus beau public du monde versées devant E.T. et son enchantement miraculeux. Steven Spielberg, John Ford, Vincente Minnelli… auront offert au public, qui est le peuple, sa gloire et sa culture, sa grandeur et sa puissance, qu’un petit malin veut ravir pour sa gloire personnelle. Le public, bien qu’affaibli en ces temps déshérence du cinéma, lui répondra par l’oubli, dans lequel ne tomberont jamais les aventures et les drames d’un empire de héros.
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